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Les crabes dansent au Croisic

Les crabes dansent au Croisic

Je ne guérirai pas, mais je vis gaillardement (la plupart du temps) : FAUT PAS GÂCHER !

Le réconfort de Lucie

Le réconfort de Lucie

Chère Catherine,

Je m'appelle Lucie, j'ai 28 ans et je viens de perdre une amie très chère à mon coeur qui a été touchée par le cancer du sein. Hier soir, veille de son enterrement, je suis tombée sur votre site. Je vous ai lue en souriant, en ayant les yeux brillants parfois aussi. Ma mère a eu cette maladie, elle est en rémission depuis plus de 10 ans, nous avons traversé ces moments toutes les deux (elle surtout évidemment, moi en l'accompagnant comme je pouvais).

Je ne sais pas bien pourquoi je vous écris. C'est une émotion très forte qui m'a saisie en vous lisant et une pensée qui s'est imprimée dans ma tête, et que je voulais partager avec vous. En vous lisant, en accompagnant mon amie jusqu'à la fin, en tremblant pour l'avenir incertain de ma maman, j'ai compris une chose : cette maladie a peut être sauvée ma vie. Grâce à elle, j'ai toujours su, de manière concrète et organique, que nous étions fragiles, que ma vie l'était tout autant.

C'est une chose que l'on se dit, mais rares sont les personnes qui ont cela inscrit en elles. La maladie de ma maman m'a fait gagner du temps, je n'ai jamais renoncé à mes rêves (depuis plus de dix ans je m'attache à respecter précisément le filet de sincérité qui est en moi) et cela, je le dois à cette maladie qui a touché les êtres que j'aime. Je profite chaque jour de toutes les petites choses qui rendent une journée magnifique, je suis profondément heureuse de vivre parce que j'ai côtoyé la mort de près.

Alors je voulais vous dire, et j'espère que vous me pardonnerez si vous trouvez que je ne devrais pas vous écrire cela, je voulais vous dire que vos deux jeunes enfants auront - quoi qu'il arrive - un atout majeur dans leur vie, quelque chose que vous leur transmettez en ce moment même, et que l'on m'a transmis ; ils auront le goût de vivre. Parole d'enfant.

Je vous envoie mes pensées les plus admiratives et douces.
Je vous souhaite une très belle route à vous et à votre famille.

Lucie

*****

Bonjour Lucie,

Je pleure de vous avoir lue.
Mais ne culpabilisez pas surtout : je suis moins solide ces temps derniers avec ce cancer qui semble ne plus vouloir reculer. Le terrain était donc propice pour les larmes ce matin. Et vos mots en plus... Eh bien ce sont de loin les mots les plus réconfortants que j'aie entendu depuis... des semaines, des années, peut-être même depuis le début de l'invasion des métastases en 2012, depuis que je sais que je ne guérirai pas. Vos mots m'ont cueillie dans ma routine, au retour de ma séance de kiné bi-mensuelle. Vos mots, je les range délicatement avec 2 autres phrases cruciales entendues ces 6 dernières années :

"ne te soucie pas pour tes garçons, ils ont de la ressource, ils ont de quoi se construire pour vivre heureux après toi."

et "j'ai une patiente métastasée à 10 ans (15 ans aujourd'hui d'ailleurs) et elle vit encore !"

Vos mots, je viens de les relire :

"Vos deux jeunes enfants auront - quoi qu'il arrive - un atout majeur dans leur vie, quelque chose que vous leur transmettez en ce moment même, et que l'on m'a transmis ; ils auront le goût de vivre. Parole d'enfant."

Merci du fond de mon coeur Lucie.
Revenez me lire et me parler quand vous voulez.
Je vous embrasse et si vous le voulez bien aussi, je vous prends dans mes bras.

Catherine

Le réconfort de Lucie

Ce que je publie plus haut, j'aurais aussi bien pu l'intituler "Lettre d'une inconnue", comme le fameux roman de Zweig. Si tu n'as pas encore découvert Zweig, vas-y, fonce. Il fait partie de ces essentiels, de ces auteurs qu'il est bon de fréquenter pour vivre bien. Enfin fréquenter... Je ne te parle pas de la fréquentation tangible et bien concrète : le Monsieur s'est donné la mort au Brésil. Avec sa femme. En 1942. Il avait fui l'Allemagne nazi dès 1933. Il ne supportait pas le tour pris par les événements dans sa vieille Europe, ni la perspective de ne plus pouvoir y retourner. Un Monsieur dépressif et lâche selon certains. Selon moi, un Monsieur droit et fidèle à lui même.

Mais il ne s'agit pas de Stefan ce matin. Il s'agit de Lucie, inconnue dont j'ai reçu les mots hier. Et les mots de Lucie m'ont secoué le coeur. J'ai voulu que tu les lises à ton tour. Lucie est d'accord, merci Lucie. J'ai voulu que tu les lises pour deux raisons :

D'abord, elle dit bien l'impuissance, la crainte et la peine immense de ceux qui tout autour de nous, malades, accompagnent comme ils peuvent. Ensuite, elle a écrit les mots qui cicatrisent la plaie la plus douloureuse des Mamans : l'abandon des enfants, plus ou moins petits, quand la mort viendra, à plus ou moins longue échéance.

Elle est incroyablement cruelle cette projection. Chez moi, la colère est intacte aujourd'hui encore, 6 ans que ça dure sans rien estomper, car  l'injuste conjecture est inéluctable. Et ce n'est pas à moi que je pense dans l'histoire. La fin de l'histoire, ma fin, je ne la crains pas :

  • ma vie est pleine et libre. Bien sûr les contraintes et les contrariétés demeurent. Mais si la route tortue et tortueuse un tantinet parfois, le cap en général, est maintenu.
  • ma mort est préparée. C'était la grande résolution de l'année 2017. C'est fait. Succession, testament, notaire et plus encore, affaire bouclée. Désormais, je peux vivre pépère, ou presque, faut pas pousser.
  • la mort me soulagera quand elle surviendra, cela j'en suis sûre maintenant. J'ai vu comment elle s'y est prise avec d'autres malheureuses. À l'usure. Ça dure et ça dure...  On a grand besoin de dormir après ça.

Ce n'est donc pas à moi que je pense, quand il m'arrive de penser l'impensable. Ce que je vois, moi, ce sont mes petits hommes déchirés. Leur détresse, leur désarroi.

Alors les mots de Lucie hier matin, tu comprends bien qu'ils tombaient pile poil. Mes petits hommes seront sans moi. Mais ils ne feront pas sans moi. Ils vivront heureux, ils auront le goût de la vie. Grâce à moi ! J'ai rarement entendu aussi bon pour me faire du bien depuis 6 ans que j'ai mal.

En effet, le réconfort depuis les métastases, c'est zéro. Pour toi pareil pas vrai ? si tu partages ma panade.  Avant, avec le cancer qui se soigne (que tu crois), on te rassure : "on va vous guérir" qu'ils disaient même, les soignants de Gustave Roussy super confiants (super présomptueux oui !). Depuis le cancer qui occit, que t'chi ! Quedalle ! Des clous pour te rassurer ! Soignants super impliqués (Super Mario ou similaire pour les chanceuses), mais super embêtés. Quand on n'est pas tracassée au centre anti-cancer, on est tracassée à la casa. Car du cancer on parle pas mal. Et de ses conséquences, de nos craintes, on parle peu. Chacun garde pour lui ses souffrances pour ne pas empeser l'autre qui en a déjà son (gros) lot. Par pudeur. Par peur de la maladresse, pour d'autres motifs, ils sont légion. L'amour, l'amitié, les liens quand ils sont forts, tout cela bâillonne. On étouffe ! Du réconfort vite ! C'est tout ce dont on a besoin, depuis qu'on sait la mort pas loin.

D'autant que par les temps qui courent et moi qui piétine le souffle court, je ne suis plus des plus sereines. Oui, depuis 1 semaine sûre, je remanque d'air et la sensation de chatouillis, je déteste, est revenue bien nette dans la trachée artère. Le scanner du 23 mai m'a bien refroidie, enfin "Refroidie", façon de parler hein : refroidir ici, c'est pas dans le sens occire ! D'ailleurs, quand je te causais de ce scanner sidérant, je le faisais façon fringante, bien vivante !

Demain samedi, prise de sang.
Lundi, scintigraphie osseuse.
Mardi, consultation.

Mais tout se jouera le mercredi 4 juillet : scanner, scintigraphie, consultation. On aura enfin une évolution à analyser. On aura de quoi décider.

D'ici là, je vais vivre en dissociant autant que possible, ma colère contre le cancer et ma joie de vivre ! Et le réconfort, s'il se radine encore, sera bien reçu !

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