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Les crabes dansent au Croisic

Les crabes dansent au Croisic

Je ne guérirai pas, mais je vis gaillardement (la plupart du temps) : FAUT PAS GÂCHER !

Mathématiques qui piquent : aiguille + veine = intraveineuse.

28 février 1997, 28 ans dans quelques jours.

 

C'est un bien joli matin.

Au dessus de Paris (NDB - Note de bibi : j'habitais le Marais à l'époque), le ciel est d'un bleu incroyable... et rare au dessus de Paris. Le soleil ravigote les façades des bords de Seine. Chaque pierre, depuis le Palais de Justice jusqu'à l'Hôtel Dieu, est gorgée de lumière. J'en profite moi aussi. Je suis guillerette. Je souris sur le Pont Notre dame. Je n'ai jamais été très heureuse de mon parachutage professionnel à Paris, mais j'aime le spectacle des bords de Seine. Et puis le temps est vraiment beau aujourd'hui.

Mathématiques qui piquent : aiguille + veine = intraveineuse.

L'enchantement prend fin dès que je pousse la porte vitrée du numéro 1 de la rue de la Cité.

Au dedans, l'Hôtel Dieu n'a plus rien de magique. Dès l'entrée, il y flotte une odeur de soupe qui incommode. Ça sent le malade. Moi même, je redeviens malade à cet instant. Et je sais à quoi m'attendre. Le rituel est rodé :

  • A l'accueil, plus besoin de tendre ma carte de sécurité sociale. Mon nom suffit. Je suis enregistrée ici depuis le 31 août 1996.
  • Dans la salle d'attente des consultations, les aides soignantes en surnombre (on est en 1997... ), indolentes, bavardes, brassent beaucoup d'air pour peu de choses : une croix en face d'un nom, un dossier enfin retrouvé dans le foutoir général, un patient perdu réorienté... et les voilà gonflées d'importance.
  • Moi, je sais où je vais. L'itinéraire est tarabiscoté mais si souvent emprunté. Je débouche sur la salle blanche du Centre de Prélèvements. Je sais qu'il va me falloir poireauter. Patienter jusqu'à la fin de la causette des 3 pipelettes présentes avant que l'une d'entre elles ne lève les yeux sur moi. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai renoncé aux prises de sang le lundi matin. Tant de potins à échanger après le week-end. Trop d'attente. Enfin, on s'intéresse à moi. Une infirmière empoigne ma fiche de circulation :

" C'est pour quoi ?
- La numération globulaire usuelle
- Suivez ma collègue, elle va s'occuper de vous."

Me voilà donc marchant docilement derrière une blonde aux cheveux raides. Sous sa frange, on dirait Stone, sans Charden et sans énergie. Ses grands yeux bleus sont vides. Ce n'est pas mon infirmière habituelle. Avec cet ultime détail, la conclusion de mes observations s'impose : JE NE LA SENS PAS !

Elle désigne d'une main molle le fauteuil de skaï rouge à gauche. Je m'y installe, croise les jambes et entreprends de me détendre : sur les affiches scotchées aux murs tout autour, j'entame la Nième lecture des slogans anti-tabac que je connais par coeur. J'essaie de ne pas prêter attention aux bruits métalliques qu'elle fait en fouillant dans les boites d'aiguilles. Je décide de lui venir en aide, plus soucieuse de mes veines que de lui rendre service :

"La bleue, s'il vous plait. Je préfère que vous preniez l'aiguille bleue, la plus petite, et avec un papillon"
(chaque aiguille a sa couleur. La bleue est la plus fine).

Elle ne bronche pas. Je relève la manche de mon T-shirt marine et lui tends mon bras droit.

"C'est le droit qui marche le mieux. La veine a tendance à rouler, mais elle fonctionne très bien."
(c'était avant le curage axillaire en 2009, du seul bras fonctionnel, oh misère...)

Ses gestes sont mal assurés. L'élastique n'est pas suffisamment serré sur mon bras. Je remarque aussi qu'elle a les ongles rongés jusqu'à la trogne. Je plante les miens dans l'accoudoir : l'aiguille s'enfonce au pli de mon coude et réveille une veine douloureuse.

"Zut ! Je ne suis pas dedans ! Elle a roulé ! Pfffffffffffffff....."

EVIDEMENT QU'ELLE A ROULE ! ELLE ROULE TOUJOURS ! J'AVAIS PREVENU ! FALLAIT LA TENIR SACRE SCROGNEUGNEU !!

Aussi malhabile qu'elle puisse être, Stone doit retrouver sa confiance pour piquer juste la fois suivante. Il faut en finir. Je ravale donc tous les noms d'oiseaux prêts à s'envoler et présente le bras gauche dans un geste que je veux sûr et déterminé.

TU VAS Y ARRIVER !

"Respirez... Attention, je pique."

Pourquoi faut-il toujours qu'elles préviennent ? Les infirmières annoncent toutes les misères qu'elles vous réservent. Je préfèrerais ne pas en être avertie. Pour le moment en tous cas, j'ai pleinement conscience de ce qui m'arrive. Stone est en proie à la panique : elle vient de manquer sa cible une seconde fois. Je sens l'aiguille fouiller mes chairs en quête de LA veine. A gauche, à droite, au milieu... Je serre les dents et la boucle de ma ceinture de ma main libre. Je suis prête à souffrir encore. Mais Stone capitule et l'aiguille se retire.

"Non, rien à faire. Je ne vous ai pas fait trop mal ? Je déteste faire mal comme ça."

Stone se concentre sur la pose de mon deuxième sparadrap. Tout en gardant les yeux fixés sur ce que font ses doigts, elle appelle par dessus son épaule :

"Violeeeeette ?... Violette ! Tu veux pas prendre ma place ? Une num, j'arrive pas à piquer."

Une petite brune pimpante nous rejoint. Ses yeux marrons pétillent derrière le verre de ses lunettes. Les boucles de ses cheveux mi-longs semblent montés sur ressorts. La voilà mon infirmière attitrée ! Je suis sauvée ! Je me lève déjà, les deux bras tendus vers Violette, et m'empresse de quitter mon bourreau. "On va aller chez moi" dit Violette dans un sourire réconfortant. Autre recoin, même fauteuil de skaï rouge, même néon, mêmes affiches anti-tabac. Violette approche la desserte de son tabouret et s'assied en face de moi. Elle étudie mes deux veines martyrisées, tourne et retourne mes avant bras dans ses mains fraîches.

"Je ne peux plus piquer dans les plis des coudes. Ça vous dérange si je pique sur la main ?
- Où vous voulez pourvu que ça marche.
- Ça sera sans doute plus douloureux... Vous êtes toute pâle. Ça va ? Vous avez mangé ce matin ?
- Je n'ai pris qu'un café.
- Je vais vous chercher un sucre."

Je croque mon sucre et m'empresse de l'avaler. Mes jambes cessent leur tremblement. Mes joues reprennent quelques couleurs sans doute : Violette se remet au travail. Je m'en tire finalement avec un oeuf de pigeon sur le dos de la main (premier essai de Violette) et une quatrième piqure sur le poignet gauche (deuxième essai transformé de Violette). Je suis grandement soulagée de la voir étiqueter ses deux petits tubes et me rendre mon ordonnance. Je déguerpis aussi sec.

 

Il fait frais dehors. Mais bon sang ce que j'y suis bien !

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