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Les crabes dansent au Croisic

Les crabes dansent au Croisic

Je ne guérirai pas, mais je vis gaillardement (la plupart du temps) : FAUT PAS GÂCHER !

Ce matin, j'vous préviens : ça va pas causer bateau et ça va pas être du gâteau.

Non, ça va pas être de la tarte, comme dit le petit homme.

 

C'est de lui qu'il s'agit aujourd'hui. Il est si beau, si bon le petit homme. Il devrait avoir l'insouciance de tous les enfants de son âge. Ce soir pourtant, il est inconsolable. Oreiller trempé de larmes. Les siennes. Et beaucoup des miennes aussi, de le voir si perdu, si sans issue, enfermé dans ses craintes. Il a peur de la mort. Il ne sait pas ce qui l'attend "après".

 

"Est ce que ce sera tout noir ?

 

Est ce que je ne saurai pas que ce sera tout noir parce que mes yeux seront fermés pour toujours ?

 

JE NE VEUX PAS MOURIR !"

Ce matin, j'vous préviens : ça va pas causer bateau et ça va pas être du gâteau.

 

Je suis aussi surprise que désemparée. Je rassure comme je peux :

 

"Personne ne sait comment c'est, la mort, mon grand : personne n'en est revenu pour en parler."

Ce matin, j'vous préviens : ça va pas causer bateau et ça va pas être du gâteau.

 

Mince, c'est très mauvais ça. Très maladroit. Triple andouille ! Cervelle de pudding (injure imagée du petit homme) ! Recommence !

 

"Tu peux imaginer ce qu'il te plait mon bébé. Change la photo ! Mets-y du rose, du bleu, des cascades de chocolat, des arbres à bonbons, des amis partout, et nous aussi, tous ensemble !"

 

C'est mieux. Mais sans effet. Désespoir de toute part.

Ce matin, j'vous préviens : ça va pas causer bateau et ça va pas être du gâteau.

 

Le petit homme a 10 ans. Il m'arrive à la poitrine et pèse quasi 30 kilos. Mais je le prends dans mes bras comme un bébé. Comme quand il était tout mini menu petit. Je le tenais contre moi comme ça, sa tête ronde calée dans le cou, la main gauche placée sous son popotin replet de couches et la main droite posée sur le doux duvet de sa nuque fragile. Je le serre tout pareil ce soir là. Je le cageole. Je lui chante sa berceuse du bateau qui va sur l'eau. Je lui raconte sa toute petite enfance. Je parle. Je parle. Je pleure. Je pleure sur la pointe des larmes. Il doit bien les sentir pourtant, les goutelettes discrètes dans ses cheveux fins. Moi je sens son odeur de chaton. Celle qui me remplit les narines et qui me remplit d'amour depuis qu'il existe le petit homme. Je parle toujours. Il se calme. Il se laisse aller tout à fait. Il pèse lourd sur ma poitrine. J'ai du mal, du coup, mais je parle encore. Je n'arrête pas. Je dis tout ce que je l'aime. Tout le bonheur qu'il m'a offert à sa naissance. Tout ce qu'il continue de me rendre heureuse et fière. Sa sensibilité immense. Son courage. Ses tentatives téméraires. Ses réussites. Ses bosses. Ses points de suture aussi. Ses premiers pas à 13 mois. Sa première traversée de piscine sans les bouées, à 3 ans, c'était en Turquie petit homme. Tu as sauté et je t'ai laissé faire : je savais que tu y arriverais. Je te faisais déjà confiance. C'est comme le vélo sans les petites roues, derrière la maison d'avant, les tours triomphants à toute vitesse, tu avais 5 ans à peine. Tu as tout fait très vite. Quel aplomb petit homme. Quelle détermination. Tu dois avoir confiance encore, mon petit homme. C'est ainsi qu'on se sent bien, qu'on tente, qu'on arrive ou qu'on se plante. C'est ainsi qu'encore on tente, pour y arriver la fois suivante. C'est ce que je t'ai dit ce 17 mars où tu es né. On t'a posé sur mon ventre et je t'ai dit : aie confiance. En entier, je t'ai dit : bienvenue mon amour, ne crains rien, aie confiance, je suis là, je serai là pour toi, toujours. Le jour de ton baptême, c'était au Croisic. Sur le parvis de l'église, j'ai souhaité que tu avances dans la vie avec curiosité, enthousiasme et confiance. Garde ton beau sourire et ta confiance mon bébé devenu grand. Ca va mieux ?

Ce matin, j'vous préviens : ça va pas causer bateau et ça va pas être du gâteau.

 

Le petit homme lève ses yeux sombres vers moi. Il fait un "oui" timide en hochant le menton, les lèvres serrées. J'embrasse sa joue tendre. Il s'endort. Je quitte sa chambre un peu azimutée. Tourneboulée par la soudaineté de la détresse exposée. Le petit homme a peur de la mort. On en avait rigolé déjà. Mais là, c'est du sérieux. Il a peur. Vraiment. De la mort. A 10 ans. On a peur de la mort à 10 ans ? J'avais peur de la mort moi, à 10 ans ? Je ne me rappelle pas ! Comment c'est possible un truc pareil nom de nom ? C'est à cause de moi ? Il sait que je suis malade. Que comprend t-il de la maladie de sa maman ? Sait-il que j'ai peu de chances de le voir grandir et devenir un homme ? Je dors peu cette nuit là. Le lendemain, je profite d'un trajet de voiture avec le petit homme. Il est assis à côté de moi. Silencieux. Je veux comprendre. Je pose des questions :

 

"Tu as peur de la mort à cause de moi ? Parce que je suis malade ?
- Non.
- J'ai dit quelque chose qui t'a fait peur alors ?
- Non.
- Tu t'inquiètes pour moi ?
- Ben... oui."

 

Touché mon coeur. Fendu en deux. Ouvert, là, aux pieds du petit homme. Tout est fondu à l'intérieur, mais je montre un sourire solide et d'une voix sûre :

 

"Tu te fais du souci pour moi mon grand garçon ?... C'est si gentil ! Te bile pas pour moi mon chat : je suis malade c'est vrai, mais je me soigne et je vais bien. Regarde !"

 

Je lâche le volant et lui montre mes biscotos à la Popeye. Il sourit. Je tends la main. Je lui caresse le visage. Il s'inquiète pour moi. Mais si la mort le turlupine, c'est pour autre chose. Apparemment.

 

"Tu sais, si la mort te fait vraiment trop peur, que ça reste, qu'elles ne s'en vont pas ces frayeurs, il y a des docteurs, des pédo-psychiatres on les appelle, ils peuvent soulager."

 

Le petit homme ne dit rien. Il réfléchit ? Je poursuis :

 

"Ils aident à comprendre les peurs et quand on a compris pourquoi elles sont là, bien souvent, ça permet de s'en débarasser. Tu comprends ?
- Oui, je crois que je comprends. Je voudrais bien en voir un, sans doute."

 

Il a 10 ans le petit homme. Mais cette conversation, ce sérieux... Sa maturité me saisit. Elle ne colle pas avec l'enveloppe. La semaine dernière déjà il m'a fait le coup. Il était loin, à Necker, avec mon Homme aimé. Il fallait faire le point sur l'opération de l'année dernière et les suivantes, pour réparer cette oreille atrophiée avec laquelle il est né. Je lui demandais au téléphone s'il souhaitait réellement s'engager sur le chemin de chirurgies lourdes et pénibles. Il a eu cette réponse assez estomaquante :

 

"C'est sûr, ça ne va pas être de la tarte hein ?... Mais je veux le faire. On se moque de moi parfois. Et au collège bientôt, ils se moqueront encore plus, parce que tu sais, quand on grandit, on est encore moins intelligent. Alors je dois le faire."

 

On se moque de lui. Il en souffre. Ca me fait mal. Toutes ces opérations pour que ça cesse, ça va pas être de la tarte, il le sait, il y va quand même. Ca force le respect non ? Emotions mélangées. De plus en plus souvent, des conversations comme celles là me font la surprise de la découverte d'un autre petit homme, plus si petit. Il devient grand le petit homme. Je suis là pour le voir. J'espère bien que cela dure. Que la mort m'oublie un peu et que le petit homme oublie la mort tout à fait.

 

Voilà.
C'était pas du gâteau ce billet !
J'avais pas menti, pas vrai ?

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